Bateau viking
ce que le mot drakkar empêche de comprendre
Une coque bâtie à l’envers de nos habitudes, des planches fendues et un mètre de tirant d’eau pour trente mètres de long.
Un bateau viking n’est pas un drakkar : ce mot est un néologisme français apparu vers 1840, absent de toutes les sources médiévales. Les Scandinaves nommaient leurs navires par leur fonction, langskip pour la guerre et knörr pour le fret. Leur point commun tient à la coque : construite à clin, en planches fendues rivetées au fer, assez souple pour travailler dans la houle et assez peu profonde pour s’échouer sur une plage.
- Le mot juste : langskip, skeið, snekkja pour la guerre ; knörr et byrðingr pour la charge.
- La coque d’abord : les virures forment la carène, les membrures sont ajustées ensuite.
- Des planches fendues : suivant le fil du bois, jusqu’à deux centimètres et demi d’épaisseur.
- Un mètre de tirant d’eau : accostage sur n’importe quelle plage, remontée des fleuves.
- Des épaves datées : Gokstad en 1880, Oseberg en 1904, les cinq navires de Skuldelev en 1962.
Pourquoi le mot drakkar est un faux ami
Le mot drakkar n’a jamais existé au Moyen Âge. Il apparaît en français vers 1840, forgé à partir du suédois désignant les dragons, et il est même construit sur un pluriel — ce qui en fait un terme doublement inexact. Aucun texte scandinave ne l’emploie, aucune inscription non plus. Il doit sa fortune au goût du XIXe siècle pour un Nord légendaire, et il a fini par recouvrir tout ce qui flottait entre la Norvège et l’Irlande.
Les Scandinaves, eux, nommaient leurs navires par leur fonction. Un navire de guerre était un langskip, littéralement un navire long. Un navire de charge était un knörr. Entre les deux existaient le byrðingr, plus modeste, et le karfi, coque de taille moyenne employée pour les déplacements côtiers et le transport de chefs et de leur suite. Les sagas et les textes juridiques emploient ces mots sans jamais les confondre.
| Nom scandinave | Fonction | Ce qui le caractérise |
|---|---|---|
| Langskip | Navire long de guerre | Terme générique de la famille militaire, coque étirée et basse |
| Skeið | Grand navire long | Format des flottes de chefs, plusieurs dizaines de rameurs |
| Snekkja | Navire long courant | Plus petit, plus nombreux, ossature des expéditions |
| Knörr | Navire de charge hauturier | Coque large et creuse, menée surtout à la voile, peu d’hommes |
| Byrðingr | Transport côtier | Version réduite du précédent, pour le cabotage |
| Karfi | Coque polyvalente | Taille moyenne, déplacements côtiers et passagers de rang |
Guerre ou fret
deux réponses à deux problèmes
La ligne de partage tient à un rapport, celui de la longueur à la largeur. Le lot de Skuldelev, retrouvé au fond d’un même fjord danois, permet de le mesurer sur deux navires réels plutôt que de le décrire.
Le Skuldelev 2 est un navire long : une trentaine de mètres pour environ trois mètres quatre-vingts de large, soit une coque presque huit fois plus longue que large, armée par soixante-dix à quatre-vingts hommes et incapable de porter du fret. Le Skuldelev 1 est un navire de charge : seize mètres pour près de cinq de large, mené par six à huit hommes, avec une capacité d’environ vingt tonnes de marchandises. Le premier transporte des hommes vite et loin, le second transporte des biens avec un équipage minimal. Ce sont deux machines différentes, pas deux tailles d’un même bateau.
Le bordé à clin, la vraie trouvaille technique
Tout part de la quille, taillée dans une seule pièce de chêne, qui donne à la coque sa colonne vertébrale et l’empêche de dériver sous voile. Sur cette quille viennent se fixer les virures, ces longues planches qui se recouvrent partiellement comme les ardoises d’un toit, chaque rangée mordant sur la précédente. Ce montage porte un nom : le bordé à clin. Les recouvrements sont assemblés par des rivets de fer, matés sur une contre-plaque à l’intérieur, et l’étanchéité est obtenue par un calfatage de laine ou de poils imprégnés de goudron de pin, glissé entre les planches.
L’ordre des opérations est le point décisif, et c’est celui que la plupart des descriptions passent sous silence. Ici, la coque se bâtit sur bordé : le charpentier assemble d’abord les virures les unes aux autres, obtient une carène complète dont la forme sort de sa main et de son œil, puis ajuste les membrures à l’intérieur, une fois la forme figée. La construction européenne postérieure fait l’inverse : elle dresse d’abord une charpente, un squelette calculé, puis l’habille de bordages. Deux philosophies opposées, dont l’une donne des coques légères et souples, l’autre des coques lourdes et rigides.
Le second point tient à la façon d’obtenir les planches. Elles n’étaient pas sciées mais fendues, à partir d’un tronc débité en quartiers, dans le sens des fibres. Une planche fendue conserve la continuité du fil du bois : elle résiste mieux à la flexion et casse moins qu’une planche sciée en travers des fibres. C’est ce qui autorise des bordés très minces — sur les épaves, une virure peut descendre à environ deux centimètres et demi d’épaisseur.
La coque de ces navires travaille visiblement dans la houle : elle se déforme au lieu de s’y opposer, ce qui limite les efforts sur les assemblages. Longtemps prise pour une faiblesse, cette souplesse est aujourd’hui comprise comme la clé de leur tenue à la mer. Elle va de pair avec la réparabilité : une virure abîmée se remplace sans démonter l’ensemble.
Le gréement
une seule voile, et le vent de face malgré tout
Ces navires n’ont jamais été de simples galères. Ils portent un mât unique planté au milieu de la coque, qui hisse une voile carrée d’une surface considérable au regard de leur déplacement. Les vestiges et les sources écrites indiquent des voiles tissées en laine, matériau qui supporte l’humidité permanente et se répare à bord.
Le gréement carré a mauvaise réputation : on le croit incapable de remonter au vent. C’est ici que la quille joue son second rôle. En s’opposant à la dérive latérale, elle permet au navire de progresser en louvoyant, à condition d’orienter la vergue et de border la voile correctement. Sans cette capacité, les traversées vers l’Islande, le Groenland et jusqu’aux côtes d’Amérique du Nord auraient été impossibles : un navire qui ne sait que fuir devant le vent ne revient jamais.
L’aviron reste l’autre mode de propulsion, employé dans le calme, en approche et au combat. Le mât, démontable et couché sur des supports, dégage alors le pont.
Un navire pensé pour être tiré sur le sable
Le tirant d’eau de ces coques est étonnamment faible pour leur longueur : de l’ordre du mètre pour un navire de trente mètres. Cette caractéristique commande le reste. Elle permet d’accoster n’importe quelle plage, sans port, sans quai, sans profondeur, et elle autorise la remontée des fleuves, ce qui explique la présence de ces navires très loin à l’intérieur des terres.
La symétrie de la coque, dont l’avant et l’arrière sont de forme très proche, complète le dispositif : un navire échoué n’a pas besoin de faire demi-tour, il repart en nageant à contresens. La direction, enfin, ne passe pas par un gouvernail d’étambot mais par un aviron large fixé par des liens de cuir sur le côté droit, vers l’arrière.
Ce détail a laissé une trace dans notre langue. Le français a emprunté au néerlandais les deux mots qui nomment encore les flancs d’un navire : tribord vient du bord du gouvernail, bâbord du bord que le timonier avait dans le dos pendant qu’il tenait sa pièce de direction. Une organisation de poste de barre vieille de mille ans survit dans deux mots de vocabulaire courant.
Ce que les épaves ont appris
Trois découvertes structurent notre connaissance de ces navires, et elles ne se valent pas.
Gokstad
Navire exhumé d’une sépulture, conservé par l’argile bleue qui a protégé le bois. Il a livré une coque complète, exploitable pour comprendre la structure d’ensemble.
Oseberg
Autre navire funéraire, connu pour la finesse de ses sculptures. Il documente le niveau d’exécution atteint sur un bâtiment de prestige, plus que l’usage ordinaire.
Skuldelev
Cinq navires fouillés dans le fjord de Roskilde, coulés volontairement pour barrer un chenal. Des bateaux de travail en fin de vie : un échantillon de flotte ordinaire, à l’opposé des tombes princières.
C’est ce dernier lot qui a le plus appris. Parce que ces coques ont été choisies pour être sacrifiées, elles représentent ce qui naviguait vraiment, et leur diversité a établi que la flotte scandinave était spécialisée par usage. L’analyse des cernes du bois a fait le reste : elle a montré que le Skuldelev 2 avait été construit aux environs de 1042 dans la région de Dublin. Un navire de guerre scandinave sorti d’un chantier irlandais, ce qu’aucun texte n’avait signalé.
Les répliques qui naviguent vraiment
L’archéologie expérimentale a pris le relais. Le chantier du musée des navires vikings de Roskilde a construit entre 2000 et 2004 une reconstruction du Skuldelev 2, baptisée Havhingsten fra Glendalough, du nom de la vallée irlandaise dont provenait le chêne du navire d’origine.
Le test a eu lieu grandeur nature. Le navire quitte Roskilde le 1er juillet 2007 et arrive à Dublin le 14 août, après quelque mille deux cents milles nautiques, puis regagne le Danemark l’année suivante, le 9 août 2008. Un pont ouvert, aucun abri, un équipage de plusieurs dizaines de personnes qui dorment entre les bancs de nage : les conditions sont proches de celles de l’époque, et c’est précisément l’intérêt de l’exercice.
Ces traversées ont apporté ce qu’aucune fouille ne pouvait donner : le comportement réel de la coque dans la houle, l’usure des matériaux, la répartition des efforts sur le gréement, les limites imposées par la fatigue humaine. Un navire long n’est pas un bateau de promenade, c’est une machine à transporter des hommes vite et loin, au prix d’un inconfort total et d’un effort collectif permanent.
Faut-il dire drakkar ou bateau viking ?
Le terme drakkar est à éviter : il apparaît en français vers 1840, formé sur un mot suédois désignant les dragons, et il est construit sur un pluriel. Aucune source médiévale ne l’emploie. Les mots justes sont ceux des Scandinaves eux-mêmes, qui désignaient leurs navires par leur fonction : langskip pour le navire long de guerre, knörr pour le navire de charge.
Quelle différence entre un navire de guerre et un navire marchand viking ?
Le rapport entre la longueur et la largeur de la coque, et tout ce qui en découle. Le Skuldelev 2, navire long d’une trentaine de mètres pour moins de quatre de large, embarquait soixante-dix à quatre-vingts hommes sans fret. Le Skuldelev 1, navire de charge de seize mètres pour près de cinq de large, portait une vingtaine de tonnes avec six à huit hommes à bord.
Comment la coque tenait-elle sans clous modernes ?
Par des rivets de fer matés sur une contre-plaque, qui assemblent les recouvrements des planches. La coque est dite construite à clin : chaque virure mord sur la précédente, comme les ardoises d’un toit. L’étanchéité vient d’un calfatage de laine ou de poils imprégnés de goudron de pin, glissé entre les recouvrements, et le même goudron protège l’extérieur.
Un navire à voile carrée peut-il remonter au vent ?
Oui, dans une certaine mesure, et c’est la quille qui le permet. En s’opposant à la dérive latérale, elle autorise une progression en louvoyant, à condition d’orienter la vergue et de border correctement. Sans cette capacité, aucune traversée de retour depuis l’Islande ou le Groenland n’aurait été possible.
Peut-on voir des navires vikings aujourd’hui ?
Oui, plusieurs coques originales sont conservées : celles de Gokstad et d’Oseberg, mises au jour en Norvège en 1880 et 1904, et les cinq navires de Skuldelev, fouillés en 1962 dans le fjord de Roskilde au Danemark. Ces derniers sont exposés au musée des navires vikings, dont le chantier construit également des reconstructions navigantes.
Les répliques modernes naviguent-elles vraiment ?
Oui, et sur de longues distances. Le Havhingsten fra Glendalough, reconstruction du Skuldelev 2 construite à Roskilde entre 2000 et 2004, a quitté le Danemark le 1er juillet 2007 pour rallier Dublin le 14 août, puis a effectué le trajet retour l’année suivante. Ce type de navigation renseigne sur le comportement de la coque et les conditions de vie à bord, que les fouilles ne restituent pas.
Reste une leçon d’atelier : ces charpentiers ont obtenu une coque de haute mer en jouant sur la matière plutôt que sur le calcul, et le résultat a tenu mille ans sous l’argile.